L'opération israélienne au sud Liban

Alors que les tensions montent depuis le 07 octobre au Proche-Orient, l'État hébreu lance une opération terrestre dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 2024. Initialement limitée, celle-ci s'étend en réalité à l'ensemble du sud Liban et provoque de nombreux dégâts, humains comme matériels.

Articlé publié le Jan 28, 2025
Sebastien Masson
Deuxième année à Sciences Po Strasbourg
Pour citer cette carte :
Sebastien Masson,"L'opération israélienne au sud Liban", [en ligne] BARA think tank, Jan 28, 2025, "https://www.bara-think-tank.com/cartes/loperation-israelienne-au-sud-liban"

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Comment en est-on arrivés là?

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Du 06 au 10 août 2023 : une attaque d'une envergure inattendue

Plusieurs alertes ont été données sur les canaux telegram russes, l'ennemi [les troupes ukrainiennes] a passé la frontière et progresse rapidement. En quelques jours seulement, cette opération que beaucoup pensaient n'être qu'une simple “incursion” comme précédemment observé s'est révélé être d'une bien plus grande ampleur.

En quelques jours, l'armée ukrainienne (menée notamment par la 82e Brigade d'assaut aérien, la 113e brigade de défense territoriale ainsi que des groupes de forces spéciales) ont progressé de plus de 500km² en territoire russe, rencontrant une faible, voire inexistante, résistance. Dans les premiers jours de cette offensive, plusieurs centaines de soldats russes ont été capturés.

Une stratégie se dessine : prendre Sudhza (capitale administrative du district de Sudhzansky), utiliser massivement les groupes de reconnaissance-sabotage (DRG) en profondeur et progresser vers l'ouest (Korenevo) et le nord.

Du 10 au 22 août 2023 : le gros des progrès

Les jours suivants, l'armée ukrainienne n'a pas stoppé ses avancées, notamment en direction de Korenevo avec la prise de près de 350km² mais aussi vers l'Est avec 209km² pris aux forces russes. La chute de Sudhza à entraîné le retrait rapide des troupes russes déployées à l'Est de la ville, et ce malgré de nombreux renforts annoncés par les canaux officiels russes (MoD, gouverneur,..). L'Ouest est le plus critique pour les Russes qui, face aux avancées ukrainiennes, ont été contraints de se retrancher dans Korenevo au risque de perdre les voies de communication vers le district de Glushkovsky. Les premières frappes aériennes ou de HIMARS ukrainiens ont touché les ponts de la rivière Seym, menaçant une zone de près de 800km².

Cependant, plus au Nord, l'arrivée de renforts russes, notamment d'éléments du bataillon spécial tchétchènes “Akhmat” et de la 810e Brigade d'infanterie navale de la Garde russe, s'est fait sentir et les avancées ont été stoppées, du terrain à même été repris tant bien que mal.

La stratégie russe s'est construite au fil du temps avec un net intérêt pour les embuscades, la 810e BINaG s'est d'ailleurs “illustrée” par ses réussites contre la 82e BAA ukrainienne. Stratégie aussi vérifiée plus au sud-est, avec des embuscades contre des BTR-4E ukrainiens progressant vers Belaya, 7 blindés ont été détruits en une journée. Concernant les pertes, sur ces 12 jours, l'Ukraine a perdu de nombreux véhicules (plus que l'armée russe) et soldats sans pour autant perdre l'initiative.

Du 22 août au 10 septembre, des progrès ukrainiens au ralenti

L'effet de surprise et la supériorité numérique ukrainienne ont disparus/réduits drastiquement, les renforts russes ont pu arriver en nombre avec notamment le redéploiement de plusieurs de régiments de troupes héliportées (les fameux VDV), de Brigade d'infanterie comme la 155e BINaG, des groupes parfois redirigés depuis d'autres fronts en Ukraine.

Cette fin août - début septembre marque le ralentissement clair des avancées ukrainiennes, l'apogée du contrôle ukrainien dans l'oblast russe de Kursk et ce malgré l'arrivée de nombreux renforts et véhicules. Ce qui était une offensive rapide et surprise se transforma rapidement en guerre de position, comme dans le reste de l'Ukraine. Ce n'est pas pour autant que les troupes russes parviennent à reprendre le terrain, bien au contraire puisque les seules positions reprises ont été (re)capturées par les Ukrainiens. On note par ailleurs la construction de fortifications (tranchées, bunkers, pièges anti-chars,..) ukrainiennes sur le territoire occupé, signé que l'Ukraine veut rester “le plus longtemps” possible, selon les mots du président ukrainien Volodymyr Zelensky.

Jusqu'à présent, et selon les images et autres informations relevées par OSINT, l'armée ukrainienne subit des pertes matérielles bien plus importantes que l'armée russe, on relève de très nombreuses frappes de FPV/Lancet, un nombre assez impressionnant de frappes aériennes (avec bombes FAB/KAB) et des embuscades efficaces contre les troupes ukrainiennes. Paradoxalement, ce n'est pas une surprise puisque l'attaquant est ici l'armée ukrainienne, et ce dernier est quasi systématiquement amené à subir des pertes plus importantes.

Du 10 au 14 septembre : la contre-offensive russe

Après plusieurs jours et de violents combats, les troupes ukrainiennes ont réussi, un court instant, à couper en grande partie les voies de communication vers le district de Glushkovsky, ce qui devait arriver arriva. Les forces russes ont lancé une importante contre-offensive sur la totalité du front avec notamment l'emploi massif des VDV et des hommes de la 155e BINaG, les positions ukrainiennes sont pilonnées par l'aviation (VKS) russe ce qui les rend intenables, plusieurs groupes de dronistes ukrainiens sont découvert, bombardés et neutralisés (non définitivement) ce qui coupe partiellement l'activité FPV ukrainienne sur de nombreuses parties de ce front. Les pertes matérielles et humaines ukrainiennes sont importantes, plusieurs blindés sont abandonnés et les troupes au sol de nouveau pilonnées dans leur retraite.

Snagost, village clef dans une éventuelle avancée vers l'ouest et Korenevo, tombe en deux jours, le front est alors repoussé jusqu'à Liubimovka, une petite ville capturée dans les premiers jours de l'offensive. Cette contre-offensive représente une perte/reprise de près de 270km², l'armée ukrainienne contrôle encore environ 836km² de terrain dans l'oblast de Kursk. 

Cependant, face à cette contre-attaque russes, des renforts ukrainiens sont déployées pour tenter de contenir la poussée afin de sauvegarder les gains des dernières semaines.A l'est, rien de nouveau malgré des bombardements et regroupement de forces russes, laissant présager à une tentative de contre-offensive sur ce flanc aussi.

Du 14 septembre au 4 octobre : l'initiative renversée

Comme attendu, une contre-offensive russe a aussi débuté sur le flanc Est, en direction de Sudhza. Cette fois-ci, l'avancée russe est bien moindre en raison de la difficulté des combats, la région (non loin de Sudhza) ayant été fortifiée et préparée à une offensive russes, “seuls” 49km² seront repris aux ukrainiens au pris de lourdes pertes, notamment pour les éléments des groupes tchétchènes pro-russes déployés sur cet axe. 

Il est désormais clair que l'Ukraine a perdu l'initiative en Russie, les combats se font de plus en plus durs et la pression russe de plus en plus importante notamment à l'ouest, vers Liubimovka, où les défenses ukrainiennes sont soumises à des vagues d'assaut interminables, parfois suicidaires. Le nombre de pertes matérielles russes grimpe en flèche et tend à rattraper celles des forces ukrainiennes. Plusieurs crimes de guerres sont commis, notamment par des soldats de la 155e Brigade d'infanterie navale de la Garde russe qui exécutent plusieurs soldats ukrainiens qui s'étaient rendus.

Plus à l'ouest, aux abords de de Veseloe en direction de Glushkovo, les forces ukrainiennes tentent une percée probablement pour contourner les forces russes à l'assaut contre Liubimovka et ainsi soulager les défenses. Plusieurs assauts sont menés, les défenses frontalières sont tombées à l'aide de moyens du génie. Au total, près de 20km² sont capturés en une journée, mais cette tentative n'ira pas plus loin.

Du 04 octobre au 10 décembre, la progressive érosion du front

À l'image des autres fronts en Ukraine, ce front est sujet à d'importantes vagues d'assaut russes qui portent leurs effets avec une érosion nette du front, notamment au Nord-ouest où les défenses ukrainiennes de Liubimovka tombent au prix russe de dizaines de blindés et d'hommes. À partir du 10 décembre, le total de terrain repris sur ce front s'élevait à 167km², et 28,5km² en direction de Sudhza au Sud-est.

Comme vu sur la période précédente, les assauts contre Sudhza sont bien moins efficaces qu'ils l'ont été contre Liubimovka. L'importance de cette ville est stratégique pour l'armée ukrainienne qui en a fait une zone fortifiée, de communication et de ravitaillement.

Selon un soldat ukrainien déployé sur le front ouest, ils se battent contre : les 51, 56, 119, 137, 234, 237, 1140 et 1182 régiments héliportés de VDV, la 155e BINaG, la 34e Brigade de fusiliers motorisés de montagne et la 83e Brigade d'assaut aéroportée de la Garde (VDV). Ce déploiement massif de troupes russes montre la pression que subissent les troupes ukrainiennes déployées sur cet axe, sans oublier les frappes aériennes (bien que moins nombreuses).

Du 10 décembre au 05 janvier: le tapis nord-coréen

A partir du 10 décembre, les premières observations de soldats nord-coréens ont eu lieu. Ces soldats déployés depuis déjà quelque temps en Russie sont officiellement entrés en conflit contre les troupes ukrainiennes dans l'oblast de Kursk. Leur efficacité, bien qu'à débattre, aura permis aux troupes russes de progresser et de ne plus être les premières lignes des assauts. Selon plusieurs sources occidentales et ukrainiennes, au moins 1100 soldats nord-coréens auraient été neutralisés (tués/blessés) en quelques jours. Cette information, bien qu'à prendre avec des pincettes comme toute affirmation du genre, est en accord avec les images disponibles, ces soldats sont utilisés comme de la chair à canon sans autre intérêt que de fatiguer les défenses ukrainiennes. Ils progressent parfois à pied, sans soutien, en terrain ouvert.

Mais c'est une stratégie qui fonctionne partiellement puisque les Ukrainiens ont perdu un peu plus de 65km² au nord de la région. Les pertes sont très importantes côté russes, à tel point qu'on note de nombreuses utilisations de véhicules civils modifiés à la Mad Max (plaques, grilles, planches, filets,...) pour des assauts suicides.

Quoiqu'il en soit, cette opération ukrainienne s'est transformée en guerre de position comme sur tous les autres fronts. La question est de savoir combien de temps la présence ukrainienne va-t-elle tenir dans la région, et jusqu'où sont prêts à aller les troupes russes avec des pertes telles qu'on le voit aujourd'hui. 

Du 30 septembre au 14 octobre : une opération "localisée"

Dans un contexte de tensions grandissantes au Moyen-Orient entre Israël et ses principaux rivaux, l’État hébreu lance le 30 septembre une opération terrestre au Sud-Liban. Outre la montée des tensions avec la République Islamique d’Iran ayant déclenché à plusieurs reprises des tirs de projectiles aériens, Israël bombarde régulièrement Beyrouth et tue, le 26 septembre, Hassan Nasrallah, leader du Hezbollah. 

Ces opérations terrestres décrites par Tsahal comme « limitées, localisées et ciblées » visent à affaiblir la milice terroriste du Hezbollah au Sud Liban. Dans les 14 premiers jours, cette opération se concentre sur le nord de la frontière, à l’ouest de Metula. La faible portion du territoire libanais au sein de laquelle Tsahal parvient à progresser contraste avec l’intensité des combats. Des premières zones militaires fermées aux civils sont installées le long de la frontière. 

Progressivement, Tsahal franchit la ligne bleue à plusieurs autres endroits, à commencer par l’est de Rmeish dans le village de Yaroun notamment. On y repère pour la première fois des chars Merkava à l'œuvre. Lors de la deuxième semaine de cette opération, c’est à Meiss ej Jabal que se concentrent l’activité militaire israélienne. Au sud-ouest de la frontière, de premiers incidents éclatent avec la FINUL (Forces d’interposition des Nations Unies au Liban), notamment aux alentours du poste 1-31 de Labbouneh. 

Du 14 au 31 octobre : l'extension de l'opération

Dans la seconde partie du mois d’octobre, ce qui devrait être une opération localisée s’étend en réalité à la quasi-totalité de la frontière Israélo-libanaise. Deux nouvelles zones militaires fermées viennent ainsi compléter le dispositif au sud-ouest. C’est d’ailleurs là-bas que l’intensification des opérations israéliennes est la plus importante : Tsahal prend progressivement contrôle de tous les villages de Yarin à Ayta Ash-Shab traversés par la route bordant la frontière.  

Du côté de Meiss Ej Jabal, Tsahal a étendu son territoire et a commencé un processus de destruction de nombreux bâtiments à la fois par des explosifs placés via des moyens humains mais également par des UAV. Plus au nord, Tsahal progresse plus difficilement en raison d’un terrain plus urbanisé. 

C’est lors de cette seconde moitié du mois d’octobre que se multiplient les attaques délibérées sur la FINUL. Celles-ci ont lieu à la fois sur des postes  autant que sur des convois. Les rapports de la FINUL insistent sur le caractère délibéré de ces attaques par Tsahal, allant de barrières enfoncées par des chars Merkava à des tirs sur le quartier général de ladite force. Il faut néanmoins souligner que le Hezbollah ou des groupes affiliés s’en sont également pris à la FINUL à plusieurs reprises. 

Du 1er au 26 novembre : l'accomplissement des objectifs

Le mois de novembre confirme la dynamique de celle d’octobre à savoir d’une opération militaire étendue à l’ensemble de la frontière et ce sur parfois plusieurs kilomètres. Ainsi, Tsahal opère de nouvelles attaques depuis son territoire mais en lance également depuis les positions libanaises précédemment conquises. Une opération d'envergure vers le bourg de Khiam est ainsi lancée. Une autre a également lieu plus à l’est, depuis le Golan, autour du village de Kfarchouba, où de nouveaux incidents avec un poste de la FINUL ont lieu. 

Légèrement plus au sud, Tsahal a réussi à s’enfoncer plus en profondeur dans les zones urbaines de Merkaba et Kfarkela. Un point de contrôle a même été établi à plusieurs kilomètres au nord, non loin de Deir Mimas. Au sud-ouest, les forces israéliennes progressent au-delà du village de Tayr Harfa, soit à 7.5km de la frontière. Ici encore, la FINUL subit, délibérément ou non, des attaques de la part du Hezbollah et de Tsahal. 

Alors que les destructions de bâtiments et les bombardements se sont multipliés, un accord de cessez-le-feu est finalement trouvé le 26 novembre dans la soirée. Tsahal semble avoir atteint la plupart de ses objectifs militaires. Selon le ministère de la santé libanais, ce sont 3000 civils qui ont trouvé la mort dans ces combats, pour moins d’une centaine de soldats israéliens. Il faut noter que ce chiffre de 3000 comprend également des combattants du Hezbollah mais dont la proportion est difficilement estimable. Cumulée aux nombreux bombardements sur Beyrouth et aux assassinats de plusieurs officiers et cadres du Hezbollah, cette opération militaire a permis à Israël de restaurer un environnement sécuritaire dans son étanger proche. Néanmoins, cette restauration se fait au prix d’une image ternie sur la scène globale en raison des infractions significatives de Tsahal au droit international et humanitaire. 

Du 26 novembre au 26 janvier : un cessez-le-feu caduque

L’accord du cessez-le-feu est prévu pour durer 60 jours au cours desquels les hostilités entre le Hezbollah et Tsahal doivent cesser. Ces derniers doivent progressivement quitter la zone du Sud Liban : le Hezbollah doit abandonner ses positions au sud du fleuve Litani tandis que Tsahal doit retourner du côté de la frontière israélienne. Cette transition ainsi que le maintien de la paix par la suite doivent être assurés par la FINUL ainsi que les forces armées libanaises. 

Israël a souhaité conserver une “totale liberté d’action militaire” durant les 60 jours du cessez-le-feu. Les destructions des villages libanais frontaliers ainsi que des blocages de route ont ainsi été observés. Certains villages frontaliers avoisinent les 90% de destruction, tandis que c’est l’ensemble du paysage du Sud-Liban qui est marqué par les bombardements israéliens. Israël a d’ailleurs profité du cessez-le-feu pour s’enfoncer encore plus loin dans le territoire libanais, atteignant parfois la dizaine de kilomètres. 

Outre cela, il est nécessaire de noter que les deux parties du cessez-le-feu, Israël et le Hezbollah, n’ont pas respecté l’accord. Tsahal s’est montré très peu coopératif à plusieurs reprises avec la FINUL ou les forces armées libanaises, entraînant parfois des face à face tendus. Néanmoins, l’aspect le plus visible de cet irrespect par Israël demeure sa présence militaire passée le délai de 60 jours, violent ainsi le cessez-le-feu. Le Hezbollah a quant à lui poursuivi certaines de ses activités militaires dans la zone et il est peu probable qu’il se soit retiré au nord du Litani au vu des actions israéliennes. Ainsi, le Hezbollah, bien que considérablement affaibli, regagne en légitimité pour dénoncer les pratiques de l’État hébreu.