L’huile d’olive, nouvel or vert au coeur du tumulte

Article publié le Mar 05, 2025
Maudet Hippolyte
2A à Sciences Po Lille
Pour citer ce baragouin :
Maudet Hippolyte, "L’huile d’olive, nouvel or vert au coeur du tumulte", BARA think tank, publié le Mar 05, 2025, [lhuile-dolive-nouvel-or-vert-au-coeur-du-tumulte]

L’huile d’olive n’est plus un simple bien de consommation. Elle incarne aujourd’hui la variété des crises mondialisées: sa production est touchée par le changement climatique, au gré des sécheresses, et son prix est sévèrement impacté par l’inflation. D’années en années, ce pilier du régime crétois voit pourtant sa popularité croître suivant l’effet de mode de la cuisine méditerranéenne, symptôme de la lame de fond de l’internationalisation des mœurs. Ce nectar devenu si prisé a inévitablement déclenché des tensions interétatiques, au regard de la partie d’échecs se jouant au Conseil Oléicole International entre l’Espagne et l’Italie. L'objectif à la clé est de taille: s’imposer comme le leader mondial d’un nouvel or vert.

La taille d’une olive, qui n’excède pas trois centimètres, est sans commune mesure avec l’immensité du symbole que représente ce fruit dans la région méditerranéenne. Les oliviers habillent le paysage de la région depuis des millénaires jusqu’à en être devenus un signe distinctif. Aussi bien dans la Bible que dans le Coran ou la Torah, livres sacrés des trois principales religions régionales, l’arbre occupe une place de choix: l’arche de Noé est construite en bois d’olivier, celui-ci tient le rôle d’arbre sacré dans l’Islam, et l’huile de son fruit est associée à la lumière avec le « miracle de la fiole d’huile d’olive » mentionné dans les textes hébraïques. La culture de l’olive a fait la fortune des marchands phéniciens, exportant les premières amphores d’huile dans les régions voisines dans l’Antiquité. L’essor du commerce régional généralise alors peu à peu la culture de l’olivier, et celle-ci s’étend progressivement vers l’Ouest en Grèce, en Italie, et plus au Sud, le long des côtes maghrébines. L’activité oléicole, importante source d'emploi, contribue de plus en plus à créer du lien social. Conséquence logique de l’omniprésence de l’olive dans la vie d’un nombre croissant de Méditerranéens, elle se retrouve dans le placard de tout cuisinier, à la base de la majorité des spécialités culinaires. Après le développement social et commercial, un certain “culte” de l’huile d’olive finit par unir les nations méditerranéennes, conscientes, désormais, de disposer d’un dénominateur culturel commun.

UN PAYSAGE PRODUCTIF EN CONSTANTE ÉVOLUTION

L’eau a aujourd’hui coulé sous les ponts. Le fastidieux processus de dénoyautage et de broyage des olives est à présent industriel, minutieusement assuré par décanteurs et autres centrifugeuses. La production, autrefois majoritairement destinée au commerce local, est à présent insérée dans les systèmes libres-échangistes mondiaux. De grands groupes ont vu le jour, à l’image de la fusion entre les géants espagnols Hojiblanca et Deoleo en 2012. Cette modernisation laisse pourtant le secteur impuissant devant les aléas du dérèglement climatique. Celui-ci se signale douloureusement en 2022, lorsqu’une longue période de sécheresse s’abat sur l’Europe méridionale, provoquant une baisse de rendement de 70% pour l’industrie. La conjoncture climatique se conjugue alors à celle, économique, d’un phénomène d’inflation galopante à l’échelle mondiale, et le cours de l’huile d’olive flambe, affiche une hausse de 130% au prix du litre par rapport à 2021. Il n’a pratiquement pas baissé depuis. Ce type de phénomène climatique extrême hypothèque la viabilité du secteur, d’autant plus que ces épisodes sont voués à se reproduire de plus en plus fréquemment à l’avenir. En France comme dans d’autres pays européens, l’huile d’olive a changé de statut, devenant peut-être définitivement un bien de consommation inaccessible pour une grande partie des ménages. Si les producteurs historiques d’huile d’olive, l’Espagne, l’Italie, et dans une moindre mesure la Tunisie, la Grèce et la Turquie, sont durement impactés par la nouvelle donne climatique, ils n’en restent pas moins dominants sur le marché de la production: ces cinq pays méditerranéens ont produit à eux seuls 160 000 tonnes d’huile en 2024, soit environ 70% de la production mondiale annuelle. Une dynamique notable, cependant, se dessine depuis le début des années 2000, celle de l’émergence de nouveaux marchés, notamment aux États-Unis et en Chine. L’Olive Oil Times, revue spécialisée de référence, fait état d’une atmosphère inquiète chez les producteurs traditionnels au sujet du potentiel productif de la Chine, qui pourrait tirer profit d’un avantage certain en termes de main-d'œuvre et de terres cultivables par rapport aux pays méditerranéens.

LES PROMOTEURS VARIÉS D’UNE « MÉDITERRANÉISATION » DES MODES ALIMENTAIRES

Selon les données de l’OMC, la production oléicole mondiale a triplé au cours des 60 dernières années. Ce “boom oléicole” s’inscrit dans une double dynamique; celle, très large, d’une standardisation culturelle conséquente à la mondialisation, que pointe la sociologue Aude Harlé dans son travail sur la symbolique de l’huile d’olive, mais également celle, plus spécifique, d’un effet de mode du régime crétois. Celui-ci est vanté à la fois pour sa saveur et surtout ses vertus diététiques, depuis 1992 et l’Étude des sept pays publiée par la physiologiste américaine Ancel Keys. L’exportation et la consommation de plus en plus massive d’huile d’olive semble confirmer une « méditerranéisation » des modes alimentaires, selon l’expression des chercheuses Giulia Palma et Martine Padilla. Cette dernière dynamique est indissociable, pour le géographe spécialiste de l’olivier Stéphane Angles, de grandes campagnes de publicité de géants industriels distributeurs d’huile d’olive comme Unilever et Ferruzzi. Elle est aussi liée, en outre, à une stratégie de promotion efficace du très influent Conseil Oléicole international (COI), créé en 1959. Cette organisation intergouvernementale est chargée de négocier les accords oléicoles internationaux, dont l’établissement des normes de production ou des seuils de qualité. Aucune autre huile alimentaire ne dispose d’un tel organe de contrôle intergouvernemental. L’huile d’olive fait donc figure d’exception, au sens où les États n’ont pas été éclipsés par les grands lobbys alimentaires. Pour les grands du secteur, le COI s’apparente pourtant bien plus à une table d’échecs qu’à un espace de collaboration pacifié.

À BAS BRUIT, LA GUERRE D’INFLUENCE

Le 17 juin 2019, le représentant italien au Conseil passe les portes du siège du Conseil à Madrid pour rejoindre ses homologues. Confiant, il s’attend à être nommé directeur exécutif, dans le respect de la coutume de roulement du poste entre les pays membres. À l’issue de la réunion, il n’en sera rien. Et pour cause, le représentant de l’UE au Conseil, détenteur de multiples voix (Espagne, France, Grèce, Italie, Portugal et Belgique), s’abstient lors du vote, provoquant la réélection du Tunisien Abdellatif Ghedira. Cette abstention vaut mille mots: elle cristallise les tensions liées au leadership du secteur entre l’Espagne et l’Italie, s’étant traduite ces dernières années par un désaccord sur la stratégie de développement à mener, selon le politiste Carlo de Nuzzo. L’Italie pousse pour un contrôle plus poussé de la qualité de l’huile et des appellations, consciente de produire, en moyenne, une huile de meilleure qualité que celle de l’Espagne, qui a focalisé le développement de son secteur sur la quantité produite et la modernisation de son processus productif. Le calcul stratégique espagnol est simple: si l’Italie parvient au poste décisionnel suprême du Conseil, celle-ci pourrait orienter la politique menée de telle sorte à ce que les panel tests et les normes de qualité soient renforcés, ce qui pourrait nuire à l’image du secteur espagnol, déjà ébranlé par le scandale de l’huile frelatée de 1981, lorsque de l’huile de colza toxique, vendue frauduleusement sous l’appellation “huile d’olive” avait causé plus de 350 morts. La politique tunisienne, elle, est en adéquation avec la vision stratégique espagnole, et, surtout, la Tunisie n’a pas la prétention de vouloir tirer son épingle du jeu sur ce marché. Cette abstention européenne cache à peine une signature hispanique. Les fonctionnaires européens espagnols ont, en sous-main, œuvré efficacement pour préserver l’intégrité de la filière nationale. La lutte pour le trône du royaume de l’or vert fait rage. Elle parachève l’édification d’une huile-symbole de plus en plus convoitée, catalyse les tensions intra et extra régionales, avec l’arrivée de nouveaux acteurs et les manoeuvres officieuses au COI, et se fait un symbole de notre époque, entre dérèglement climatique, inflation et standardisation alimentaire. Les marchands phéniciens auraient eu bien du mal à y croire.

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