Les écoles de politique étrangère américaines et leur rôle insoupçonné dans la victoire trumpiste

Article publié le Mar 09, 2025
Merlin Tisseron-Clément
2ème année à Sciences Po Lille
Pour citer ce baragouin :
Merlin Tisseron-Clément, "Les écoles de politique étrangère américaines et leur rôle insoupçonné dans la victoire trumpiste", BARA think tank, publié le Mar 09, 2025, [les-ecoles-de-politique-etrangere-americaines-et-leur-role-insoupconne-dans-la-victoire-trumpiste]

Oui, ce 5 novembre 2024, 77 millions d’Américains ont fait le choix du “Make America Great Again”, “again” pour les 4 prochaines années. Et même si eux ont majoritairement voté pour un programme de politique intérieure nationaliste, nous, reste du monde, devons nous préparer à prendre de plein fouet les effets d’une politique extérieure isolationniste. Les décrets chocs mais sans surprise du retrait américain des Accords de Paris et de l’OMS, signés ce 20 janvier, annoncent (parmi déjà tant et tant d’autres) la couleur.

Mais cette couleur justement, est contrairement aux apparences loin d’être nouvelle : la stratégie de repli sur soi de Donald Trump sur le plan international se puise en réalité dans des racines idéologiques bien plus anciennes, des boussoles doctrinales qui continuent encore aujourd’hui de guider la politique étrangère de chaque nouveau résident fraîchement arrivé à la Maison Blanche. Ainsi, comprendre les origines et caractéristiques de ces courants, c’est mieux comprendre la politique étrangère américaine qui nous attend !  

Alors quelles sont ces écoles, si méconnues du Vieux continent et pourtant si influentes outre-Atlantique ? Quel est leur impact sur la politique étrangère étasunienne à venir ? Et surtout, comment l’une d’entre elles a-t-elle permis à un milliardaire novice en politique de séduire l’électorat républicain et de remporter 2 élections ?

Pour décrypter tout cela, cet article s’appuie exclusivement sur la théorie meadienne. Walter Russell Mead est un historien professeur de politique étrangère américaine à la Yale University (Ivy League), chroniqueur pour le Wall Street Journal et ancien rédacteur en chef de Foreign Affairs. Notre plan sera structuré autour de 2 sources principales. Tout d’abord, dans l’ouvrage Special Providence: American Foreign Policy and How It Changed the World (2002), le spécialiste en stratégies et arts politiques élabore une classification des diverses doctrines influençant chaque nouvelle politique étrangère américaine. Ensuite, dans l’article The Jacksonian Revolt: American Populism and the Liberal Order (2017), il établit un parallèle entre l’avènement de Trump au sommet de la 1ère puissance mondiale et le réveil du mouvement jacksonien au sein de l’Amérique profonde. 

Hamiltoniens, jeffersoniens, jacksoniens et wilsoniens : 4 camps qui luttent et s’assemblent sans se ressembler pour donner le la à la politique étrangère des Etats-Unis

Selon Mead, chaque nouveau président des Etats-Unis est principalement et automatiquement influencé par 4 écoles au moment de penser sa stratégie de politique étrangère : HAMILTONISME, JEFFERSONISME, JACKSONISME et WILSONISME. Comme leur nom l’indique, elles sont historiquement issues de 4 “grandes” présidences dont la politique novatrice a su créer une rupture et changer le cours de l’histoire des Etats-Unis. Aujourd’hui devenues modèles-types, le poids respectif de chacune par rapport aux autres  varie selon l’époque traversée et la volonté présidentielle portée. Leur combinaison forme le socle fondamental de n’importe quelle politique étrangère américaine, républicaine ou démocrate. Pour comprendre le fond de celle promue par Donald Trump, il est donc essentiel d’y faire un rapide détour chronologique.

-L’HAMILTONISME prône une vision commerciale des relations internationales : c’est la puissance par l’économie. A la naissance de la démocratie américaine, Alexander Hamilton (Premier secrétaire au Trésor sous George Washington) souhaite profiter des débuts de la 1ère révolution industrielle pour propulser les Etats-Unis au centre du commerce international. Pour cela, il propose un ordre mondial basé sur la prospérité économique, et une variation entre protectionnisme économique et libre échange selon le contexte global.

-Le JEFFERSONISME promeut une vision minimaliste des relations internationales, autrement dit un isolement quasi total vis-à-vis du reste du monde. En effet, Thomas Jefferson (3ème président étatsunien ou POTUS) souhaite à tout prix éviter une concurrence voire un conflit avec les grandes puissances coloniales dont son pays fragile vient de s’émanciper. La doctrine Monroe (1823-1917) découle ainsi directement du jeffersonisme : elle condamne toute intervention européenne aux Amériques (Nord et Sud) en échange de la neutralité étatsunienne dans les affaires du Vieux continent. 

-Le JACKSONISME défend une vision exceptionnaliste des relations internationales : il s’agit de prioriser exclusivement la sécurité politique et économique des citoyens américains. L’exceptionnalisme américain, c’est la croyance idéologique selon laquelle les Etats-Unis seraient une nation supérieure aux autres nations du monde. Ce caractère spécial serait prouvé par la vigueur de leur sentiment national, leur évolution historique rapide et la modernité de leurs institutions politiques et religieuses. Instituée par le controversé Andrew Jackson,  7ème POTUS et 1er président anti-élites du pays, la ligne jacksonienne est souvent employée au service d’une rhétorique populiste-nationaliste. Ainsi, seule la politique intérieure au service de la satisfaction électorale nationale compte, et la politique extérieure est quasiment absente des programmes jacksoniens, sauf lorsque les intérêts américains sont directement remis en cause. 

-Le WILSONISME enfin défend une vision idéaliste des relations internationales : c’est la puissance par les valeurs. Instaurée par Woodrow Wilson (28ème POTUS), le wilsonisme met fin à la doctrine Monroe quasi centenaire en entrant dans le 1er conflit mondial en 1917. Il tente de la remplacer par l’idéologie aujourd’hui renommée de la destinée manifeste : elle confère aux Américains la mission divine de répandre la civilisation, non plus seulement à l’Ouest comme depuis 1845, mais désormais dans tous les confins du globe !

Pour l’accomplir, l’idéalisme wilsonien se découpe alors en 2 sous-écoles qui se confrontent sur la manière dont il faut diffuser la démocratie libérale à l’américaine :  

-L’institutionnalisme-libéral, version wilsonisme “soft”, souhaite propager la 

démocratie par la diplomatie et le multilatéralisme des institutions internationales.

-Le wilsonisme militariste, version “hard”, compte imposer la démocratie par la force interventionniste et unilatérale.

Pour résumer, la classification meadienne présentée ci-dessus peut se découper en 2 grandes catégories opposées : ISOLATIONNISME versus INTERNATIONALISME. L’ISOLATIONNISME domine le 19ème siècle par le biais du JEFFERSONISME et du JACKSONISME, tandis qu’après près d’un demi-siècle de transition, l’INTERNATIONALISME règne en maître sur la 2ème moitié du 20ème siècle grâce à la naissance du WILSONISME et le retour de l’HAMILTONISME. Cette prédominance s’est amplifiée au fur et à mesure de la montée en puissance étasunienne : création d’un nouvel ordre international après la Seconde guerre mondiale, interventionnisme fort pour gagner la Guerre froide, puis enfin apogée de la destinée manifeste sous l’hyperpuissance américaine, “gendarme du monde” des années 1990 et 2000. 

Mais si tous ces repères chronologiques nous permettent bien de réaliser une chose, c’est que contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’isolationnisme reste le schéma historique classique de la politique extérieure étasunienne. Ainsi, et contrairement à la vitrine affichée par notre expérience contemporaine, la culture américaine en matière de politique étrangère a été historiquement et redevient actuellement peu interventionniste

Si les jeffersoniens et jacksoniens ont temporairement disparu de la Maison Blanche durant 70 ans, ces courants isolationnistes sont restés sous-jacents à la société américaine. Il suffisait juste de les ranimer. Et c’est là tout le pari électoral sur lequel a misé Trump !

La réanimation du jacksonisme par Trump : vers une nouvelle inversion durable des tendances en politique étrangère américaine ? 

Depuis la remise en question de l’hégémonie américaine au début du 21ème siècle, traduite par les attentats de 2001, les échecs néoconservateurs des interventions militaires au Moyen-Orient et la montée en flèche de la concurrence chinoise, le wilsonisme et l’hamiltonisme libéral se retrouvent à nouveau en position de faiblesse. Ainsi, il semble poindre à nouveau une phase de transition et d’inversion des tendances au profit d’un retour de l’isolationnisme. Mais c’est surtout sur le plan intérieur que cela se joue : de plus en plus d’Américains voient dans le déclin relatif de leur pays la preuve de la perdition de l’identité américaine originelle. Cette dernière serait principalement effacée par la cosmopolitisation des Etats-Unis, causée par les portes grandes ouvertes à l’immigration sous les mandats démocrates (certains vont même jusqu’à dire qu’ils cosmopolitaniseraient volontairement le pays afin d’obtenir à terme une majorité électorale éternelle, composée de minorités de couleur devenues majorité). Dans ce contexte, l’Amérique profonde, réveillée par cette nouvelle “menace” intérieure, aurait désespérément cherché un nouveau représentant pour ramener l’ordre identitaire culturel, sécuritaire et économique de la nation. Trump a été le premier à saisir la perche de ce vivier électoral en 2016. Reprenant la théorie de l’exceptionnalisme américain allié à un discours populiste-nationaliste remis au goût du jour (à l’aide du complotisme contemporain notamment), il est parvenu à rallier la base jacksonienne et à convertir massivement à ce courant. Apparenté par beaucoup au 7ème POTUS Andrew Jackson, il a su s’imposer comme nouvelle figure ultime du jacksonisme.

Ainsi, le programme trumpiste relève principalement du jacksonisme, ce qui explique la grande prédominance de la politique intérieure sur la politique extérieure peu mise à l’honneur. Mais il se compose aussi de principes hamiltoniens nationalistes concernant la promotion exclusive de l’économie comme moyen de puissance. Concrètement, nous pouvons dégager dans le 2nd mandat du président isolationniste les grandes lignes suivantes :

-Une focalisation majeure sur les problèmes intérieurs

-Un rejet de tout interventionnisme militaire, sauf lorsque les intérêts américains 

vitaux sont en jeu

-Un patriotisme économique par le protectionnisme 

Conclusion

La politique étrangère étasunienne évolue par cycles au gré des crises rencontrées par le peuple américain. Oscillant entre une ouverture (hamiltonisme et wilsonisme) et un repli (jeffersonisme et jacksonisme) parfois portés à l’extrême, elle est bien plus maléable et instable qu’elle n’y parait. Et pour preuve, la victoire de Donald Trump en 2016 a marqué le retour en force du jacksonisme, une idéologie politique pourtant temporairement éclipsée par l’interventionnisme dominant. C’est ainsi qu’en privilégiant les intérêts économiques américains avant tout via des guerres commerciales (pas de gagnant-gagnant possible), en refusant toute intervention militaire inutile à la sécurité nationale et en rejetant l’ordre international multilatéraliste créé par les Etats-Unis eux-mêmes après 1945, Trump a amorcé et accélère désormais le retour en grandes pompes du traditionnel isolationnisme américain. Toute la question est donc de savoir si cette tendance constituera un tournant durable ou à l’inverse une simple phase éphémère de l’histoire américaine ? Ici, seul le résultat des futures élections (s’il y en a !) pourra donner un début de réponse à cette question.

Bonus : la critique de Mead et de sa conception pragmatique de l’Histoire 

Pour nuancer et faire réfléchir sur le propos de cet article, il est à noter que la thèse meadienne largement reprise ici, bien que reconnue dans le champ scientifique des relations internationales, n’est comme toute théorie pas exempte de critiques. 

Tout d’abord, l’influence des 4 écoles sur les leaders actuels est critiquée par les philosophes de la connaissance. En effet, le cadre meadien présuppose une conception pragmatique de l’Histoire, c’est-à-dire à la fois une connaissance précise et une utilisation avancée des 4 écoles par les leaders politiques et acteurs institutionnels appliquant la politique étrangère américaine au plus haut sommet de l’Etat fédéral. On peut donc supposer une relative influence de ces courants variant selon le degré de connaissance du président élu

Ensuite, la classification élaborée par Mead est simplifiée pour le grand public : bien que se voulant englobante, la liste n’est donc pas exhaustive et ne suffit pas à appréhender l’ensemble des facteurs historiques pouvant influer sur la politique extérieure étasunienne.

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