Le canal de Panama : Un nouvel enjeu de tensions entre Washington et Panama ?

Article publié le Feb 21, 2025
Théo Lutz
Première année à Classe préparatoire hypokhâgne AL Strasbourg
Pour citer ce baragouin :
Théo Lutz, "Le canal de Panama : Un nouvel enjeu de tensions entre Washington et Panama ?", BARA think tank, publié le Feb 21, 2025, [le-canal-de-panama-un-nouvel-enjeu-de-tensions-entre-washington-et-panama]

L’annonce fracassante de Donald Trump en janvier 2025, exigeant que le Panama restitue le contrôle du canal aux États-Unis sous prétexte de « tarifs excessifs » imposés aux navires américains, a immédiatement provoqué un tollé international. En menaçant d’user de la force militaire pour reprendre possession de cette infrastructure clé du commerce mondial, l’ancien président américain rouvre une plaie historique encore vive dans la mémoire panaméenne et ravive des tensions géopolitiques qui dépassent largement le cadre des relations bilatérales entre Washington et Panama. Cette déclaration marque un tournant potentiellement dangereux dans les relations internationales, tant sur le plan diplomatique que sur les questions de souveraineté, de droit international et de stabilité régionale.

I. Entre domination américaine et souveraineté panaméenne

Le canal de Panama est l’un des points de passage maritime les plus stratégiques du globe, reliant l’océan Atlantique et le Pacifique et permettant le transit de près de 14 000 navires par an, représentant environ 5 % du commerce maritime mondial. Son contrôle a longtemps été une source de tensions entre le Panama et les États-Unis. Construit par les États-Unis après l’échec du projet français de Ferdinand de Lesseps, le canal de Panama a été inauguré en 1914 et administré par les États-Unis jusqu’au 31 décembre 1999, date de sa restitution au Panama en vertu des traités Torrijos-Carter de 1977. Pendant près d’un siècle, les États-Unis ont exercé un contrôle absolu sur cette voie navigable, en imposant des tarifs et en maintenant une présence militaire dans la zone du canal. Cette situation a souvent suscité des tensions avec la population panaméenne, qui voyait dans cette occupation une forme de néo-colonialisme. Les manifestations anti-américaines ont culminé en 1964 avec les émeutes du « Jour des martyrs », où des étudiants panaméens furent tués par les forces américaines. Cette crise a marqué un tournant dans les négociations qui mèneront, plus d’une décennie plus tard, à la signature des traités Torrijos-Carter.

La restitution du canal en 1999 a été perçue comme une victoire historique pour la souveraineté nationale du Panama, après des décennies de luttes politiques et d’affrontements. Cet événement est resté ancré dans la mémoire collective panaméenne comme le moment où le pays a enfin acquis un contrôle total sur son territoire. L’invasion américaine de 1989 pour renverser le dictateur Manuel Noriega avait déjà marqué une intervention directe des États-Unis dans les affaires panaméennes, renforçant la méfiance de la population vis-à-vis de l’influence américaine. Aujourd’hui encore, l’idée d’un retour américain au contrôle du canal est perçue comme une violation inacceptable de la souveraineté nationale.

Depuis sa prise en main par l’Autorité du Canal de Panama (ACP), le canal a connu une modernisation significative, notamment avec son élargissement en 2016, permettant d’accueillir des navires de type Neo-Panamax. Ces travaux ont considérablement augmenté la capacité du canal et ont permis de renforcer son rôle dans le commerce international. Les revenus générés par le canal sont essentiels à l’économie panaméenne : en 2023, ils représentaient 2,5 milliards de dollars, soit environ 6 % du PIB du pays. Pour Panama, il ne s’agit donc pas seulement d’un enjeu de souveraineté, mais aussi d’un levier économique fondamental.

II. Les raisons stratégiques et économiques de la demande américaine

L’exigence de Donald Trump n’est pas uniquement motivée par des préoccupations économiques immédiates ; elle reflète une stratégie plus large visant à réaffirmer la domination américaine dans la région et à contenir l’influence croissante de la Chine. Près de 66 % des marchandises transitant par le canal sont liées aux échanges commerciaux des États-Unis. Le pays est donc le principal utilisateur du canal, et Washington s’inquiète des coûts croissants imposés par l’ACP, qui a récemment augmenté ses tarifs de transit. Cette hausse des tarifs, justifiée par des coûts d’entretien et d’amélioration du canal, est perçue par Washington comme un frein à la compétitivité des entreprises américaines. L’administration Trump a notamment dénoncé ces augmentations comme étant « injustes » et « discriminatoires » envers les États-Unis.

La Chine est devenue un acteur majeur du commerce via le canal, notamment grâce à des investissements massifs dans les infrastructures portuaires panaméennes. En 2017, le Panama a même établi des relations diplomatiques officielles avec Pékin, rompant avec Taïwan. Washington voit d’un mauvais œil cette proximité sino-panaméenne, d’autant plus que des entreprises chinoises sont impliquées dans la gestion de certains ports stratégiques du pays. Pour les États-Unis, cette influence chinoise constitue une menace directe pour leurs intérêts en Amérique latine, une région qu’ils considèrent comme leur « arrière-cour » depuis la doctrine Monroe (1823).

Depuis le départ des troupes américaines en 1999, les États-Unis n’ont plus de base militaire permanente à Panama. La menace d’intervention militaire évoquée par Trump pourrait être perçue comme une tentative de justifier une présence militaire dans la région sous couvert de protéger les intérêts économiques américains.

III. Réactions internationales et conséquences diplomatiques

La déclaration de Trump a immédiatement provoqué des réactions vives, tant au niveau régional qu’international. Le gouvernement panaméen a réagi avec fermeté : « Chaque mètre carré du canal appartient au Panama et continuera de l’être », a déclaré le président panaméen. Cette position est largement soutenue par la population, qui perçoit cette revendication américaine comme un retour au colonialisme. Plusieurs pays d’Amérique latine, notamment le Mexique, l’Argentine et le Brésil, ont dénoncé une atteinte à la souveraineté du Panama. L’Organisation des États Américains (OEA) a convoqué une réunion d’urgence pour discuter de la situation. L’Union européenne et le Canada ont également exprimé leur inquiétude face aux menaces d’intervention militaire. Un diplomate européen a déclaré que « le respect du droit international est essentiel pour garantir la stabilité des échanges mondiaux ».

IV. Les paradoxes de la position américaine

La demande de Donald Trump de restituer le canal de Panama aux États-Unis met en évidence plusieurs contradictions majeures dans la politique étrangère américaine. En invoquant des motifs économiques et stratégiques pour justifier une prise de contrôle de cette infrastructure clé, Washington se place en porte-à-faux avec certains de ses propres principes, notamment le respect de la souveraineté nationale et la promotion du libre-échange.

Les États-Unis ont toujours affirmé être les garants du respect des frontières et de l’intégrité territoriale des États, condamnant fermement les ingérences étrangères, qu’elles soient russes en Ukraine ou chinoises en mer de Chine. Pourtant, l’exigence de Donald Trump contredit cette position en remettant en cause la souveraineté du Panama sur une infrastructure qui lui appartient légitimement depuis 1999. Cette incohérence diplomatique est perçue comme une manifestation du « deux poids, deux mesures » américain : Washington défend la souveraineté lorsqu’elle lui est favorable, mais n’hésite pas à l’ignorer lorsqu’il s’agit de ses propres intérêts. Cette attitude affaiblit la crédibilité des États-Unis sur la scène internationale et alimente le ressentiment en Amérique latine, une région historiquement marquée par les interventions américaines sous couvert de protection ou de stabilité.

Pour les dirigeants panaméens et latino-américains, la revendication américaine rappelle l’époque où les États-Unis considéraient la région comme leur « arrière-cour », un concept hérité de la doctrine Monroe (1823). Cette posture interventionniste pourrait renforcer l’hostilité envers Washington et pousser les États de la région à chercher un soutien auprès d’autres puissances, comme la Chine ou la Russie, accentuant ainsi la fragmentation géopolitique mondiale.

L’administration Trump a toujours défendu une politique protectionniste, prônant le « America First » et s’opposant aux accords commerciaux multilatéraux jugés défavorables aux entreprises américaines. Pourtant, l’interventionnisme économique que Washington tente d’imposer à travers la question du canal de Panama entre en contradiction avec cette ligne idéologique.

D’un côté, les États-Unis revendiquent la liberté économique et le libre-échange lorsqu’il s’agit de concurrencer la Chine ou l’Europe ; de l’autre, ils cherchent à contrôler une infrastructure étrangère en usant de menaces politiques et militaires. Ce paradoxe révèle une vision asymétrique du capitalisme : la libre concurrence doit prévaloir tant qu’elle sert les intérêts américains, mais lorsqu’elle devient un désavantage, Washington n’hésite pas à imposer des mesures coercitives.

En s’opposant à l’augmentation des tarifs de l’Autorité du Canal de Panama (ACP), les États-Unis ne contestent pas seulement une décision économique légitime d’un État souverain, ils cherchent également à imposer leurs propres règles commerciales à un pays qui a pourtant suivi les principes du marché. Cette attitude soulève des inquiétudes chez les autres partenaires commerciaux des États-Unis, qui y voient un précédent dangereux de manipulation économique et diplomatique.

L’évocation par Donald Trump d’une possible intervention militaire pour sécuriser les intérêts américains dans le canal illustre une tendance inquiétante : la militarisation croissante des relations économiques internationales. Loin de privilégier la diplomatie ou la négociation, Washington adopte une posture agressive qui rappelle les stratégies impérialistes du XXᵉ siècle. En suggérant un recours à la force, Trump envoie un signal alarmant aux autres puissances, notamment la Chine, qui pourrait interpréter cette posture comme une provocation nécessitant une réponse stratégique. Ce type de rhétorique contribue à une escalade des tensions internationales et alimente les craintes d’un retour à une politique de confrontation, voire de guerre froide économique.

V. Quel avenir pour le canal et l’ordre mondial ?

L’exigence américaine de récupérer le contrôle du canal de Panama ne se limite pas à un différend bilatéral. Elle soulève des questions plus larges en matière de droit international, de stabilité régionale et de réorganisation des rapports de force à l’échelle mondiale. Toute tentative de Washington de s’emparer du canal par la force constituerait une violation flagrante du droit international. La Charte des Nations Unies interdit explicitement l’usage de la force pour régler des différends économiques ou commerciaux. Une intervention militaire américaine serait donc illégale et risquerait de provoquer une condamnation massive de la part de la communauté internationale.

Par ailleurs, cette crise met à l’épreuve les institutions multilatérales comme l’Organisation des États Américains (OEA), qui a déjà convoqué une réunion d’urgence pour discuter de la situation. Si l’OEA, l’ONU ou d’autres instances internationales ne parviennent pas à dissuader Washington, cela pourrait affaiblir encore davantage ces institutions et accentuer la perception d’un monde où le droit international est bafoué au profit de la loi du plus fort.

Une crise prolongée autour du canal de Panama pourrait exacerber les tensions en Amérique latine. Plusieurs gouvernements de la région, notamment au Mexique, en Argentine et au Brésil, ont déjà exprimé leur opposition à la revendication américaine. Si Washington insiste, cela pourrait déclencher une montée en puissance de mouvements anti-américains et un réalignement diplomatique des pays latino-américains vers d’autres partenaires, comme la Chine et la Russie.

L’hypothèse d’une intervention militaire, même limitée, aurait des conséquences désastreuses : non seulement elle raviverait les traumatismes liés aux précédentes interventions américaines dans la région (comme en 1989 au Panama ou au Chili en 1973), mais elle risquerait aussi de déclencher des mouvements de résistance armée et d’embraser la région.

La Chine suit de près cette crise, et Pékin pourrait en tirer avantage pour renforcer son influence en Amérique latine. Déjà fortement investie dans les infrastructures panaméennes, la Chine pourrait proposer une assistance économique ou militaire à Panama en échange d’un alignement plus marqué sur ses intérêts.

Si Washington s’entête à vouloir imposer son contrôle sur le canal, cela pourrait accélérer la transition de l’Amérique latine vers une coopération accrue avec la Chine, marginalisant encore davantage l’influence américaine dans la région. Ce scénario représenterait une défaite stratégique pour les États-Unis, qui perdraient à la fois un levier économique et une position clé dans leur politique de containment de la Chine.

Un test pour l’ordre mondial ?

L’affaire du canal de Panama ne concerne pas seulement un désaccord entre Washington et Panama ; elle symbolise une lutte plus vaste entre souveraineté nationale, impérialisme économique et rivalités géopolitiques.

L’attitude des États-Unis dans cette crise met en lumière leurs contradictions en matière de politique étrangère : prônant la souveraineté lorsqu’il s’agit de contrer l’influence chinoise ou russe, ils l’ignorent lorsqu’elle va à l’encontre de leurs propres intérêts. Cette posture affaiblit leur crédibilité et pourrait accélérer l’émergence d’un monde multipolaire où leur domination est contestée.

À plus long terme, l’issue de cette crise aura des répercussions bien au-delà du Panama. Si les États-Unis obtiennent gain de cause par la pression économique ou militaire, cela enverra un signal inquiétant sur la remise en question du droit international. À l’inverse, si le Panama résiste avec le soutien de la communauté internationale, cela marquera une étape décisive vers un rééquilibrage des rapports de force mondiaux.

Dans tous les cas, cette crise constitue un test majeur pour l’ordre international, où se joue non seulement l’avenir du canal de Panama, mais aussi la capacité des États à résister aux ingérences des grandes puissances.

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