L’aviation de combat nord-coréenne : une arme en décrépitude

Article publié le Dec 23, 2024
Thomas Lacoste
Master 2 à Ut 1 Capitole
Pour citer ce baragouin :
Thomas Lacoste, "L’aviation de combat nord-coréenne : une arme en décrépitude", BARA think tank, publié le Dec 23, 2024, [laviation-de-combat-nord-coreenne-une-arme-en-decrepitude]

La guerre de Corée fut le premier affrontement de la guerre froide opposant les deux blocs  ayant émergé de la seconde guerre mondiale. Ce fut également le premier affrontement  opposant des appareils de combat à réaction. Cette guerre fut de fait, une véritable passerelle,  annonçant la transition des standards hérités du second conflit mondial à ceux de la guerre  froide. 

Lors du conflit, la Corée du Nord se vit massivement équipée en appareils modernes (pour  l’époque) par le camp communiste, en faisant alors une des principales forces aériennes du  continent asiatique, d’autant plus qu’elle pouvait compter sur des « volontaires » russes et  chinois pour garnir ses rangs. 

Cependant, au fil des ans, cette heure de gloire s’est éloignée tandis que la Force Aérienne  Populaire de Corée perdait la course à l’armement, avec ses rivales, américaine, japonaise et  surtout sud-coréenne, qui ne cessent de se renforcer. 

Nimbée de mystère à l’image de son pays, la Force Aérienne Populaire de Corée se garde de  communiquer sur ses capacités réelles autant pour cacher ses failles que pour préserver ses  voies d’approvisionnements majoritairement illégales. 

L’après-guerre, une reconstruction complète de l’aviation de combat nord coréenne  

À la signature de l’armistice en 1953, la Corée du Nord était un champ de ruines. Ravagée par  3 ans de terribles combats, elle put compter sur l’aide chinoise et surtout soviétique pour se  reconstruire, passant rapidement d’une économie agraire à industrielle et dépassant pour 3  décennies sa rivale sudiste. Ce boom économique permit à la République Démocratique  Populaire de Corée (RPDC) de rebâtir ses forces militaires, et notamment aériennes. En effet,  avec la fin du conflit, les alliés de la RPDC retirèrent les troupes « prêtées » à cette dernière,  laissant les armées du pays lourdement affaiblies. C’est en particulier le cas pour les forces  aériennes dont le précieux matériel et les encore plus précieux pilotes furent presque  intégralement rapatriés par la Chine et l’URSS. 

Cependant, ces derniers ne tardèrent pas à fournir de nouveaux appareils, en échange des  productions nord-coréennes ou à titre gracieux. Ces ajouts se composèrent dans un premier  temps de Mig 15, 17 et 19 ou de leurs dérivés chinois en très grand nombre, faisant du pays  une puissance régionale et convainquant les Américains de maintenir une force conséquente  en République de Corée. La force aérienne reçut ensuite, dans les années 60, de la part des  Soviétiques des Mig 21 qui composent actuellement le gros des effectifs. 

Vint ensuite la rupture entre la Chine et l’URSS, les deux parrains du régime, en 1965,  mettant en difficulté la Corée du Nord. En effet, le pays jouissait du soutien des deux anciens alliés, et choisir un camp ou l’autre n’aurait fait que porter préjudice aux intérêts de la RPDC.  Si la politique de modération mise en place permit au pays de garder les faveurs des deux  superpuissances, elle attira aussi une certaine méfiance de la part des Soviétiques. 

Cette dernière prit la forme d’une limitation dans les dons/ventes de matériel militaire, de peur  de voir les Chinois s’emparer et copier ces derniers. Si le pays ne subit pas le même embargo  que la Chine, la Force Aérienne Populaire de Corée dut attendre le début des années 80 et le  rapprochement sino-soviétique pour voir arriver de nouveaux appareils sous la forme de Mig  23. Quelques années plus tard, une trentaine d’avions d’attaque au sol Su-25K lui furent  confiés. Cependant, les plus modernes et puissants Su-27 et Mig 29 restèrent hors d’atteinte. 

Il faudra attendre les années 90 pour que la Corée du Nord se voit équipée de matériel plus  récent. Malheureusement pour le pays, cette décennie s’annonçait comme la plus noire qu’il  connut depuis l’armistice de 1953. 

La terrible décennie 90, tombeau de la Force Aérienne Populaire de Corée. 

La décennie 1990 commença avec un séisme géopolitique, l’effondrement de l’URSS. Si ce  dernier offrit des opportunités en matière d’achat d’équipement militaire à la Corée du Nord,  elle plongea le pays dans un effondrement économique entrainant une famine causant la mort  de centaines de milliers de personnes. 

Pour la Force Aérienne Populaire de Corée, cette période permit l’acquisition de Mig 29, le  chasseur le plus récent dans l’arsenal nord-coréen. La Russie héritière de l’URSS, dans une  crise économique presque aussi critique, ne se préoccupait plus vraiment de voir ses  équipements tomber entre les mains chinoises ou américaines tant que cela alimentait  l’économie du pays (ou les poches de certains officiels). 

Cependant, ce succès fut vite rattrapé par la crise économique qui impacta considérablement  la force aérienne. Incapables de se fournir en pièces détachées et en carburant, le niveau de  préparation des unités de combat se réduisit drastiquement, tandis que le taux de disponibilité  du matériel baissait rapidement. 

La Chine, entrant de plein pied dans cette nouvelle ère et dans la mondialisation, ne souhaitant  pas se mettre à dos des USA triomphants et dominants, n’épaulèrent que marginalement leur  turbulent voisin, dans le domaine militaire. La haine viscérale du régime nord-coréen joua  durement contre lui durant cette période. 

2000-2024, la traversée du désert de la force aérienne nord-coréenne 

La décennie 1990 fut vécue comme un véritable traumatisme autant par les Nord-Coréens que  par le régime. Ce dernier considéra la position chinoise comme un abandon, en conséquence  de quoi elle ne pouvait compter que sur elle-même pour assurer sa sécurité. Ainsi, le régime  mit en place un programme nucléaire, seul actif capable, selon lui, d’assurer la pérennité et la  sécurité du pays, et surtout du régime. 

Cette décision accentua une défiance mutuelle entre la Chine et la RPDC. La première, bien  intégrée dans la mondialisation et en pleine croissance, voyait d’un œil de plus en plus méfiant les agissements de son voisin, la poussant à limiter voire stopper ses transferts  d’armement. Cependant, elle ne stoppa jamais le commerce, afin de maintenir la viabilité de  la Corée du Nord, zone tampon vitale. De plus, le programme nucléaire nord-coréen attira les  foudres de la communauté internationale, plaçant le pays sous embargo, en particulier sur les  questions d’armement. 

Isolée, sans capacité de production locale, la Force Aérienne Populaire de Corée dut compter  sur ses maigres ressources pour maintenir quelques capacités. Cependant, cette dernière se vit  reléguée en arrière-plan, l’arsenal balistique et le programme nucléaire étant priorisés tant en  matière de financement que de capacité industrielle et technologique. 

Cependant, une amélioration semble s'être produite depuis les années 2010, démontrée par  une augmentation de sa visibilité, notamment via l'organisation de meetings aériens (Wonsan),  traduisant un regain de disponibilité des appareils. 

Dépassée, usée, obsolète, mal entrainée et formée, la Force Aérienne Populaire de Corée est  aujourd’hui très diminuée, mais pas encore impuissante.

La force aérienne populaire de Corée, une arme diminuée mais pas  impuissante 

Mig 15, Mig 17, Mig 19 et leur dérivé chinois 

Faisant partie de la première génération de chasseurs à réaction, les Mig 15, 17, 19 et leur  version chinoise sont aujourd’hui totalement obsolètes. S’ils conservent une bonne maniabilité, leur absence de radar, de contre-mesure et de missiles, à l’exception de quelques  Mig19 pouvant utiliser des antiques et peu efficaces AA-2 Atoll (K13), en font de véritables  cibles volantes pour la grande majorité des forces aériennes. Ils possèdent une capacité de  frappe au sol limitée sous forme de roquettes et de bombes légères, mais leur vulnérabilité à la  défense AA rend leur utilisation suicidaire face à tout adversaire correctement équipé. 

Cependant, un certain usage peut leur être trouvé dans la chasse au drone, notamment ceux de  frappe dans la profondeur à l’instar du Shahed 136. En effet, leur maniabilité et leur puissance  de feu en dogfight les rendent parfaits pour cette mission. De plus, dronisés, ils pourraient  utilisés soit pour frapper dans la profondeur les infrastructures de l’adversaire, soit pour servir  de « lièvre » pour forcer la défense AA adverse à se révéler et à épuiser ses munitions. 

La Corée du Nord posséderait plusieurs centaines de ces appareils dans des états de  délabrement plus ou moins avancés.

 

Mig 21 

Appareil de seconde génération soviétique, le Mig 21 est un chasseur doté de quelques  capacités air-sol. 

Contrairement aux Mig 15, 17 et 19, tous peuvent utiliser des missiles Infra-Rouge, et sont dotés d’un radar et de contre-mesures. L’arsenal de missiles de la RPDC étant limité, ils ne  peuvent mettre en œuvre que des AA-2 Atoll (K13) dépassés et des AA-8 Aphid (R60) un peu  plus efficaces mais présents en plus petit nombre. Si théoriquement, ils peuvent aussi mettre  en œuvre les relativement récents AA-11 Archer (R73), ces derniers sont réservés à l’élite de  la Force Aérienne Populaire de Corée volant sur Mig29.  

Malgré des capacités supérieures aux avions de génération précédente, le Mig 21 reste  totalement obsolète et gravement surclassé par tous les appareils de combat mis en œuvre par  les adversaires potentiels de la Corée du Nord. 

Il semblerait que plusieurs versions soient en service, avec majoritairement des modèles F-13  (une centaine), avec une faible capacité d’emport en carburant et une trentaine de Bis plus  modernes et qui pourraient utiliser des missiles AA à guidage semi actif. Cependant, il  semblerait que l’arsenal de la Force Aérienne Populaire de Corée en soit dépourvu à l’exception du AA 10 Alamo (R27R) non compatible. En prenant l’exemple des difficultés de  l’Inde à maintenir ses Mig 21 en état de vol, on peut douter que beaucoup des appareils nord coréens soient en état de combattre.

Mig 23 MF 

Une des meilleures versions du Mig 23, le standard MF est porté vers la chasse pure.  Cependant, l’appareil est obsolète, même s’il peut représenter une certaine menace dans les  mains d’un excellent pilote. Sa limitation à l’usage de missiles IR AA-2 Atoll (K13) et des AA  8 Aphid (R60), et semi-actifs AA 10 Alamo (R27R) le désavantage largement face aux  appareils équipés de missiles « Fire and Forget », à l’image de ceux de la Corée du Sud. 

Appareil à géométrie variable, son entretien nécessite une lourde maintenance dont la Corée  du Nord peut difficilement s’acquitter, limitant sa disponibilité et l’entrainement des pilotes. Si une cinquantaine d’appareils sont présents dans l’arsenal de la RPDC, le nombre d’avions opérationnels devrait être beaucoup plus bas, ce que peut confirmer l’absence de photos  récentes. 

Su 7 BMK 

Version export et dégradée du Su 7 BM soviétique, cet avion d’attaque au sol est totalement  obsolète. En plus d’être extrêmement vulnérable à la chasse et à la défense AA adverse, il ne  peut emporter qu’une gamme limitée d’armements. À défaut d’affronter un ennemi sans  capacité AA, il est totalement inutile. Une dronisation pourrait offrir une seconde vie à cet  appareil. 18 appareils seraient toujours en service.

Su 25K  

Cet avion d’attaque au sol robuste est doté d’une excellente capacité d’emport. La guerre en  Ukraine prouve son utilité en participant massivement aux frappes en première ligne. Ce  conflit a aussi démontré sa grande vulnérabilité, comme pour tous les appareils de soutien  rapproché, avec la perte d’au moins 35 avions. Cependant, les appareils en possession de la  Corée du Nord étant des versions dégradées, ils ne peuvent mettre en œuvre des munitions  guidées air-sol, accentuant leur vulnérabilité et diminuant leur puissance de feu. Ils restent  toutefois l’appareil le plus capable dans l’arsenal de la force aérienne populaire de Corée. 

Une trentaine de ces appareils furent livrés en 1987, dont des versions biplaces de formation.

Mig 29B 

Version bridée de la version export déjà bridée du chasseur bombardier biréacteur soviétique,  le Mig 29B reste cependant un appareil fiable. Si les dernières versions du Mig 29, bien  pilotées, peuvent être un adversaire dangereux, les appareils nord-coréens non modernisés  font pâle figure en comparaison des adversaires qu’ils peuvent affronter dans la région. Le  Mig 29B possède des capacités air-air surclassées et air-sol limitées. 

Une petite vingtaine serait en service dans la Force Aérienne Populaire Coréenne et semble  affectée à la défense de Pyongyang. Ils forment l’élite de l’Armée de l’air de la RPDC en  conséquence de quoi ils possèdent les meilleurs missiles disponibles sous la forme des  missiles IR AA-11 Archer (R73) et semi-actifs AA-10 Alamo (R27R). 

H5/IL28 

Version chinoise du IL28, le H5 est un bombardier léger doté d’une propulsion à réaction.  Obsolète et dépourvu de contre-mesure, il est extrêmement vulnérable à la chasse et à la  défense AA adverse. Cependant, à l’abri d’une bulle de protection, il peut servir efficacement  de plateforme de lancement pour des missiles de croisière ou antinavires. Toutefois, la Force  Aérienne Populaire Coréenne pourra difficilement mettre en place une telle bulle, compte tenu  de son obsolescence généralisée. Des versions spécialisées dans le renseignement ou la guerre électronique existent, mais aucune information ne prouve leur présence dans l’arsenal de la  RPDC. Il est possible que la force aérienne populaire possède aussi quelques exemplaires de  sa version originale soviétique. 80 exemplaires seraient en service. 

La guerre en Ukraine, un séisme géopolitique porteur d’espoir pour l’aviation  de combat nord-coréenne  

Si la Russie peut compter sur un allié pour l’épauler dans sa conquête de l’Ukraine, c’est bien  la Corée du Nord. Elle se montra déterminante en livrant plusieurs millions d’obus et de  roquettes, permettant aux armées du Kremlin d’écraser leurs opposants sous un déluge de feu.  Cependant, l’assistance coréenne ne s’arrête pas là, la RPDC ajoutant à ses livraisons des  missiles balistiques, mais aussi et surtout déployant en 2024 un corps expéditionnaire d’une  dizaine de milliers d’hommes. 

La question qui taraude les services de renseignement occidentaux et asiatiques,  principalement sud-coréens, est la nature du paiement que recevra la RPDC en retour. Si  officiellement la Russie a fourni un assortiment de produits alimentaires et humanitaires, les  nombreuses visites d’officiels de la défense russe dans le pays racontent une tout autre  histoire. 

Assistance pour le programme nucléaire ? Technologie sous-marine et balistique ? Fourniture  de nouveaux appareils pour la Force Aérienne Populaire de Corée ? Cette dernière semblerait  sur le point de recevoir un lot de plusieurs dizaines de Mig 29 et de Su 27 de seconde main. Si  

ces appareils ne font pas partie des avions les plus modernes produits par la Fédération de  Russie, ils ont tout de même été modernisés, offrant à la Corée du Nord un gain de capacité  opérationnelle plus qu’appréciable. Cependant, cette dernière restera malgré cette livraison,  largement dominée par son voisin du Sud dans le domaine aérien, laissant la question d’une  livraison supplémentaire d’appareils plus modernes à l’image du Mig35, Su 30,34, 35 ou plus  hypothétique 57, ouverte. Dans cette hypothèse, cette première livraison, qui semble imminente, devrait à la fois rééquilibrer le rapport de force dans l’urgence tout en permettant  une transition plus facile pour la force aérienne populaire de Corée vers des appareils plus  modernes. 

L’exemple croate, dont l’aviation de combat est passée d’un seul saut du Mig21 aux Rafales,  questionne toutefois cette hypothèse, à moins que la Force Aérienne Populaire de Corée soit  dans un état de délabrement rendant l’exercice impossible ou que la Russie ne possède pas ou  ne soit pas disposée à fournir les capacités de formation nécessaires.  

Conclusion  

Si la Force Aérienne Populaire de Corée possède des effectifs pléthoriques, un rapport de la  DIA estimant le nombre d’avions de combat à 900, ses capacités de combat réels semblent au  mieux très limitées. Pour la plupart totalement dépassées, les machines de l’aviation nord coréenne ont aussi souffert de l’embargo subi par le pays depuis de longues années, impactant  non seulement la maintenance, mais aussi les capacités d’entrainement des pilotes. 

Cependant, si cette dernière est totalement surclassée par sa rivale sud-coréenne sans même  parler de l’aviation américaine, elle n’est pas dépourvue de mordant. Les avions les plus  anciens, disponibles en très grand nombre, peuvent ainsi être dronisés afin de les transformer  en drones kamikazes à l’image de ce qui est réalisé par les Ukrainiens. Au vu des succès  remportés par ces derniers, on peut anticiper une certaine efficacité d’une campagne de  bombardement forte de plusieurs centaines de drones à réaction sur les installations civiles et  militaires sud-coréennes. De plus, les H5, à condition d’être protégés le temps du tir,  pourraient accompagner cette campagne par le lancement de missiles de croisière aéroportés,  saturant un peu plus les défenses antiaériennes sud-coréennes. 

Toutefois, il est à noter qu’un tel scénario serait très facilement mis à mal par des frappes  préventives de l’aviation sud-coréenne. Frappes dont la Force Aérienne Populaire de Corée,  même épaulée par sa DCA, ne pourrait que très difficilement contrer.

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