Diasporas russophones : des communautés en 1ère ligne des tensions russo-baltes

Article publié le Mar 25, 2025
Merlin Tisseron-Clément
2ème année à Sciences Po Lille
Pour citer ce baragouin :
Merlin Tisseron-Clément, "Diasporas russophones : des communautés en 1ère ligne des tensions russo-baltes", BARA think tank, publié le Mar 25, 2025, [diasporas-russophones-des-communautes-en-1ere-ligne-des-tensions-russo-baltes]

Le 19 décembre 2013, sur la chaîne Rossiya 24, Vladimir Poutine revient sur la chute de l’URSS en déclarant : “Un jour, les gens se sont réveillés, personne ne leur avait rien demandé et le pays avait disparu. Ils ont soudain réalisé qu’ils se trouvaient à l’étranger”. Cette citation témoigne de l’importance portée par le président sur les diasporas russes, et notamment celles implantées en région balte. En effet, depuis les années 2010, ces dernières constituent une source de tension pour les Etats baltes qui aspirent à se distancer le plus possible de la Russie. 

Et pour cause ! Historiquement, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie, toutes trois parties de l’Empire russe puis de l’URSS, ont développé des liens culturels, ethno-linguistiques et démographiques russes profonds, et ce encore aujourd’hui. L’interprétation russe de cette histoire croisée justifie, nous le verrons, la revendication par Poutine du “droit incontestable” de la Russie sur ces régions. Néanmoins depuis 1991 et la chute du soviétisme, ces trois États nouvellement indépendants connaissent tous un processus de dérussification sans précédent. La preuve la plus frappante de ce retournement peut être leur intégration simultanée à l’UE et l’OTAN en 2004, qui assure de manière définitive le déphasage économique, politique et enfin militaire de leur régime avec la Russie. 

Mais alors de ce passé historique que reste-il ? Une partie de la réponse peut se porter sur la diaspora russophone installée en territoire balte depuis l’occupation soviétique de 1940. Ces communautés, qui véhiculent la langue, la culture voire dans certains cas l’idéologie russe sont principalement installées dans les zones frontalières à la Russie et autour des capitales des trois pays. Elles représenteraient environ 26,5% de la population en Estonie, 26% en Lettonie et 5,8% en Lituanie. Dans des systèmes démocratiques censés évoluer au gré de la volonté populaire majoritaire, ce taux de représentation n’est pas négligeable.

A cet égard, cet article a pour ambition de se centrer sur un angle essentiel de la menace russe, peu mentionné dans les médias occidentaux et pourtant pas moins omniprésent dans les débats publics baltes : celui des diasporas russophones présentes sur leur territoire. Plus précisément, il s’agira ici d’étudier l’évolution de la confrontation des pays baltes à l’enjeu diasporique depuis le début de la guerre à grande échelle de la Russie contre l’Ukraine. D’abord parce depuis 2022 leur instrumentalisation par le Kremlin comme outil majeur de désordre intérieur n’a jamais été aussi forte. Ensuite car elles se retrouvent particulièrement visées par les politiques baltes déployées en réaction aux actions internationales russes. Ainsi, vous l’aurez compris, qu’elles soient vues comme cheval de Troie de Poutine en terrain balte ou au contraire victimes collatérales de relations russo-baltes actuellement au point mort, les diasporas russophones composent pour Moscou tout comme pour Tallinn, Riga et Vilnius, l’une des facettes essentielles du danger russe. 

Les diasporas, bras armé de Poutine en terrain balte ?

Une victimisation des populations russophones au service de la propagande idéologique du Kremlin

Les diasporas russophones baltes font partie intégrante du “monde russe” défendu par Vladimir Poutine. Ce concept idéologique, basé sur l’auto-identification, permet de légitimer la revendication russe de ces régions. Or pour retrouver leur contrôle, il est nécessaire pour Poutine de les décrédibiliser auprès des institutions européennes et internationales. L’instrumentalisation des diasporas russophones baltes à cette fin n’a jamais été aussi forte depuis 2022. En effet, l’offensive hybride russe s’appuie sur un discours désinformationnel qui insiste sur la propension soi-disant intrinsèquement nazie des pays baltes et leurs violations des droits de l'homme sur les minorités russophones. Depuis l’invasion de l’Ukraine, ce champ lexical ponctue quasiment toutes les allusions du chef russe à ces pays. En réponse, les Etats baltes sont devenues le refuge des médias russes d’opposition censurés pour leurs propos sur la guerre. TV Rain, première chaîne de télévision russe indépendante, enregistre par exemple depuis la Lettonie depuis 2022. L’enjeu premier des autorités baltes face aux diasporas russophones concerne donc cette victimisation qu’en fait le Kremlin pour réduire leur capacité de résilience et les diaboliser aux yeux du monde entier. Face à cela, ces derniers accueillent la presse dissidente pour offrir une voix alternative, en langue russe, aux minorités russophones du pays jusqu’alors enfermées dans une sphère informationnelle parallèle. Car l’inquiétude est que ces dernières détiennent un poids électoral énorme…

Une mobilisation électorale de ces minorités ethno-linguistiques par les partis pro-russes

Depuis 2022, le constat porté par la majorité des forces politiques sur le thème sécuritaire, priorité numéro 1 de l’opinion publique, est simple : pour ne pas être la prochaine cible de Poutine, l’Ukraine doit impérativement gagner la guerre en cours. Mais alors ce soutien quasi unanime du spectre politico-partisan a-t-il nui aux partis pro-Kremlin ? Construisons notre réponse en analysant 2 exemples parlants.

Lors des législatives estoniennes de 2023, le “Parti du Centre” a réalisé le pire score de son histoire. Rare parti reconnu pour son consensus réussi entre positions pro-russes et pro-baltes, son choix de critiquer fermement la Russie dans sa guerre russo-ukrainienne lui a fait perdre une partie de sa base électorale. 

  Lors des dernières présidentielles lituaniennes (mai 2024), Eduardas Vaitkus, complotiste et pro-Kremlin, est arrivé à la 4ème place. Ce résultat record s’explique surtout par l’absence d’autres candidats pour représenter les minorités russophones. Et c’est là l’explication : la plupart des publics visés préfèrent voter en fonction de leur attache culturelle à la Russie plutôt qu’en raison d’une quelconque affiliation politique. 

Ainsi, l’échec de l’adoption de positions pro-Ukraine par les partis pro-russes a souligné la dépendance de la vie politique balte à sa composante électorale russophone. D’ailleurs, on observe un début de retour au discours d’avant-guerre, à l’image du parti pro-russe letton “Harmonie” qui revient depuis peu sur ses positions. Ce retournement de veste au profit des intérêts Kremlin symbolise bien la question épineuse de la place des diasporas russophones au sein des systèmes baltes. D’où, on l’observe, une multiplication récente des politiques pour leur encadrement. 

Réactions baltes face aux diasporas russophones depuis 2022 : entre intégration régionale et exclusion de l’héritage russe

Depuis le 24 février 2022, l’invasion de l’Ukraine par la Russie fragilise le faible lien de confiance si durement tissé entre les diasporas russophones et leur pays balte d’accueil au fil des décennies. Cette méfiance croissante accentue le risque de repli sur soi de ces minorités. Sauf qu’aujourd’hui cet isolement n’est plus seulement vu comme faille pour la cohésion sociale, mais aussi comme un risque sécuritaire pour l’intégrité étatique. 

Une volonté d’intégrer les russophones au corps social par la dérussification…

C’est pour cela que Tallinn et Riga multiplient les mesures pour mieux intégrer les russophones au sein de leur nation. 

Le premier fer de lance de ces tentatives d’inclusion concerne le domaine de l’éducation.

En Lettonie, d'ici deux ans, tous les élèves du public et du privé devront recevoir un enseignement complètement effectué en letton. En effet, jusqu’à maintenant, la langue russe était encore pratiquée dans de nombreux établissements. 

En Estonie, les députés ont adopté en décembre 2022 une loi prévoyant d’imposer l’enseignement en estonien dans tous les établissements scolaires d’ici à 2030, en commençant par la maternelle, le CP et le CM1 à la rentrée 2024. Actuellement, un quart des jeunes estoniens reçoivent encore des enseignements en russe. 

On observe ici qu’il s’agit d’assimiler les communautés russophones à la communauté nationale en parachevant le processus de dérussification au sein des institutions publiques. L’intégration au sein des sociétés baltes se déroule donc avant tout par la désintégration des leviers d’influence russes, de l’apprentissage de sa langue d’origine… à sa religion.

La différence de culture religieuse forme un autre frein aux unités nationales baltes. En effet, au sein des trois pays la majorité de la diaspora russophone est orthodoxe, tandis que le reste de la population est de confession catholique ou protestante. Or la centralisation et le contrôle historique de l’Eglise orthodoxe par Moscou font de cette sphère religieuse un vecteur d’influence idéal.

En Estonie, pour contrer cela, le Parlement a officiellement désigné en mai 2024 le Patriarcat de Moscou comme une institution soutenant l’agression militaire de Ukraine, et exigé la rupture des liens avec l’Église orthodoxe d’Estonie.

De la même manière en Lettonie, des amendements législatifs ont été déposés début septembre pour assurer l’autocéphalie de l’Eglise orthodoxe de Lettonie, le président Egils Levits assurant que “le rejet de tout lien avec le patriarche de Moscou est une question cruciale”.

L’agression russe de l’Ukraine semble donc avoir été la ligne rouge. Tout lien avec le pouvoir russe, autrefois partiellement toléré, est aujourd’hui traqué par les gouvernements baltes pro-européens.     

…tout en empêchant le développement de la diaspora russe sur le territoire balte

L’immigration et la naturalisation des citoyens russes posent depuis longtemps un problème majeur pour les autorités baltes. Depuis 2022, ces problèmes ont été amplifiés par la guerre.

Tout d’abord, à l’échelle interne, de nouvelles politiques restreignent l’accès à la citoyenneté et autres droits aux Russes, une manière de réduire leur influence (et donc celle de Moscou) dans le régime. 

En Lituanie, un nouveau texte adopté en 2023 restreint le droit des Russes à demander la citoyenneté lituanienne et leur interdit d’acheter des biens immobiliers sur le territoire pendant un an.

En Estonie et Lettonie, la situation est un peu plus particulière. En 1991, la majorité des “migrants” originaires de Russie soviétique obtient le statut de non-citoyen, qui donne droit à un passeport gris. Si les détenteurs de celui-ci peuvent aujourd’hui circuler librement dans l’espace Schengen et en Russie sans visa, ils contraignent aussi les plus jeunes à passer un test de langue et de connaissances sur l’histoire du pays pour être naturalisés. Depuis 2022, les conditions de naturalisation et les privations de droits de ces habitants au statut spécial se sont durcies.

Fin 2022, le parlement letton a voté un amendement controversé pour obliger les jeunes russes titulaires d’un permis de résidence permanent à faire une nouvelle demande de titre de séjour pour pouvoir rester en Lettonie.

Dans le même esprit, depuis mars 2022, les citoyens russes, biélorusses et les détenteurs d’un passeport gris résidant en Estonie n’ont plus le droit de posséder une arme à feu. Des discussions parlementaires sont également en cours pour suspendre le droit de vote ce ces minorités aux élections locales, plusieurs partis arguant que leur participation pourrait biaiser les résultats en faveur du Kremlin. 

Toutes ces mesures discriminatoires démontrent une prépondérance nationaliste face à la peur de “l’envahisseur russe” dont les diasporas sont la principale silhouette visible.

Ensuite, à l’échelle frontalière les annonces baltes récentes tendent à empêcher l’élargissement des minorités russes implantées.  En effet, selon la plupart des estimations, entre 500 000 et 1 million de Russes auraient fui leur pays pour échapper à la mobilisation militaire. Les trois pays baltes se sont alors unanimement opposés à l’arrivée de Russes sur leur territoire, y compris pour ceux en possession d’un visa Schengen. Refuser l’accueil des déserteurs fuyant pourtant le régime de Moscou met une fois de plus en lumière cette volonté de dérussifier culturellement les pays baltes afin de construire leur propre identité nationale, spécifique et affranchie du passé.

Conclusion

Si l’existence de diasporas russophones au sein des pays baltes pose bien plus question qu’auparavant, leurs discriminations actuelles ne reflètent en aucun cas l’ampleur de la vision instrumentalisée russe sur le sujet. Cependant, la continuité voire l’expansion des caractéristiques identitaires russes en terrain balte, elle, est bien moins acceptée. Pour ces Etats désormais voués à coopérer avec l’Ouest et abandonner l’Est, maintenir une double-culture nationale à travers la séparation des diasporas russophones au reste de la population n’est pas envisageable. Mais si cette question était déjà considérée comme un problème sociétal majeur, les événements de 2014 puis particulièrement de 2022 ont agi comme catalyseur. Dérussifier est aujourd’hui définitivement vu comme l’urgence absolue pour garantir la sécurité balte. C’est pour cela que les stratégies actuelles des pouvoirs publics pour réduire leur vulnérabilité à la guerre hybride russe se concentrent sur les diasporas russophones, et ce principalement de deux manières. D’abord réduire l’influence de la Russie sur ces dernières en coupant leurs attaches d’origine tout en leur offrant l’alternative de l’intégration nationale. Ensuite réduire leur propre influence sur la vie publique balte en les bloquant de divers droits citoyens et en stoppant leur agrandissement. Il faudra alors étudier durant les prochaines années les effets de ces deux attitudes, quasiment paradoxales, sur les communautés russophones implantées dans les pays baltes.

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