À Jolo, aux Philippines, du terrorisme au tourisme, il n’y a qu’un pas

Article publié le Mar 31, 2025
Élise ROY
4ème année, Master Relations Internationales à Sciences Po Strasbourg
Pour citer ce baragouin :
Élise ROY, "À Jolo, aux Philippines, du terrorisme au tourisme, il n’y a qu’un pas", BARA think tank, publié le Mar 31, 2025, [a-jolo-aux-philippines-du-terrorisme-au-tourisme-il-ny-a-quun-pas]

Avez-vous déjà entendu parler de l’île de Jolo ? Située dans l’archipel de Sulu, entre Bornéo et Mindanao, cette île philippine a longtemps été associée à la violence et à l’instabilité. Au début du XXIème siècle, elle est devenue un bastion du groupe terroriste Abu Sayyaf, attiré par la forte présence musulmane (98 %) dans un pays majoritairement catholique. Aujourd’hui, la page du terrorisme semble tournée, et l’heure serait venue de faire de Jolo une destination touristique privilégiée en Asie du Sud-Est. Mais du terrorisme au tourisme, n’y a-t-il vraiment qu’un pas ?

Abu Sayyaf : la quête d’un État islamique indépendant

Depuis près de 35 ans, l’organisation terroriste Abu Sayyaf sème la terreur aux Philippines, cherchant à établir son propre État islamiste dans le sud du pays. Fondé en 1991, ce groupe séparatiste a d’abord consolidé ses forces en recrutant et en formant des combattants. Mais Abu Sayyaf n’est pas le seul acteur du sud des Philippines à vouloir imposer un territoire islamiste par la force. Parmi la quarantaine de groupes islamistes radicaux présents dans l’archipel, le Front national de libération moro et le Front islamique de libération comptent parmi ses principaux rivaux.

Ce qui distingue Abu Sayyaf, au-delà de son idéologie, c’est sa méthode : le recours systématique aux enlèvements, notamment de touristes, pour financer ses activités grâce aux rançons. Le groupe est également soupçonné d’entretenir des liens étroits avec Al-Qaïda. Ces suppositions, qui ne sont toujours pas clairement validées, reposent sur plusieurs éléments. Tout d’abord, le fondateur d’Abu Sayyaf, Abdurajak Janjalani, aurait combattu en Afghanistan aux côtés des moudjahidines. C’est à ce moment-là qu’il aurait souhaité répliquer l’idéologie djihadiste d’Oussama Ben Laden aux Philippines. De plus, les services secrets philippins auraient découvert que de nombreux combattants d’Abu Sayyaf avaient reçu une formation directement dans des bastions djihadistes et qu’un soutien direct d’Al-Qaïda permettait au groupe de se structurer et d’intensifier ses actions. À la suite des attentats du 11 septembre 2001 et dans le cadre de sa guerre contre le terrorisme, la CIA aurait également trouvé des preuves tangibles d’un lien étroit entre Abu Sayyaf et Al-Qaïda. Cela témoigne de l'existence d'un jihad international en Asie du Sud-Est, qui a adopté une lutte locale tout en s’appuyant sur des réseaux extérieurs

Le combat local comme moyen d’action 

Le premier coup d’éclat d’Abu Sayyaf remonte à avril 1995, lorsqu’il s’attaque à l’île de Mindanao avec une violence inédite : plus de trente étrangers et des religieux chrétiens sont exécutés, projetant l'organisation sur le devant de la scène internationale. À partir de là, les attaques locales se multiplient et l’île de Jolo devient l’un de leurs terrains de lutte privilégiés. De nombreuses attaques ont marqué le quotidien des habitants, qui, pour survivre, n’avaient parfois pas d’autre choix que de se rallier à la cause.

En raison de son mode opératoire particulier, enlèvements d’étrangers et demandes de rançons , le groupe n’a cessé de faire parler de lui dans les années 2000 et 2010. En 2000, 20 touristes, dont deux journalistes français, sont pris en otage en Malaisie puis conduits à Jolo. En 2003, c’est au tour de membres du Comité international de la Croix-Rouge de tomber entre les mains des terroristes. L’impact de ce kidnapping est tel que le gouvernement de Manille décide alors d’instaurer l’état d’urgence à Jolo. Une mesure qui ne suffira pourtant pas à faire cesser l’influence du groupe, qui poursuit sa guérilla dans diverses îles de l’archipel. La même année, un attentat à la bombe au sein de  l'aéroport international de Davao fait 21 morts. En 2004 l'attentat du “Superferry 14 provoque lui la mort de 116 personnes. L’année suivante, le 14 février 2005, 20 personnes sont tuées par une attaque. Et malgré la mise en place par le gouvernement philippin d’un “ Government’s Internal Peace and Security Plan”en 2011 le nombre d'attaques n’a cessé de croître. Il faudra attendre 2023 pour que l’île de Jolo puisse enfin être qualifiée de libérée du terrorisme. Quant à d’autres îles voisines, notamment Mindanao, la guérilla se poursuit, toujours animée par les mêmes motivations. 

Vers une réintégration touristique de Jolo ?

Depuis l’annonce d’un endiguement de la menace terroriste à Jolo, de nombreux médias se sont rendus sur place pour interroger cette dialectique entre tourisme et terrorisme. Il semble en effet surprenant qu’une île marquée par des décennies d’instabilité puisse devenir attractive en si peu de temps. Le poids du passé devrait peser, et force est de constater que les touristes ne s’y pressent pas.

Le 24 juillet 2024, le bureau provincial du ministère du Commerce, des Investissements et du Tourisme de Sulu a conduit une campagne de sensibilisation au tourisme sur l’île. L’objectif est de promouvoir des pratiques durables et de favoriser l’implantation d’entreprises locales, déjà réputées dans d’autres destinations plus fréquentées. Le potentiel touristique de Jolo ne fait aucun doute : plages paradisiaques, faune et flore endémiques. Mais ce renouveau ne risque-t-il pas de donner naissance à un « terro-tourisme » ?

La question demeure, d’autant que le doute plane encore sur la pacification de l’île. Plusieurs gouvernements, dont ceux des États-Unis et du Canada, maintiennent leurs avertissements aux voyageurs. Seriez-vous prêt à braver le passé tumultueux de Jolo pour en découvrir les beautés ?

Si les nombreuses opérations de contre-terrorisme menées à Jolo ont considérablement réduit l’influence des combattants, certains restent encore retranchés dans la jungle. ONG et forces armées philippines collaborent pour sécuriser l’île et rassurer la population. Des programmes gouvernementaux visent également à réintégrer les repentis au sein de la société. Muamar Julani, un ancien membre d’Abu Sayyaf, travaille aujourd’hui dans une coopérative de café grâce au soutien de Manille.

Le chemin de la guérison est en cours pour Jolo. Un jour, peut-être, la page du terrorisme sera définitivement tournée, laissant place à une nouvelle ère, plus sereine et prospère, sous le signe du tourisme.

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